Normes éthiques et normes cognitives, P.Engel

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  • NORMES THIQUES ET NORMES COGNITIVES

    Pascal Engel et Kevin Mulligan

    P.U.F. | Cits

    2003/3 - n 15pages 171 186

    ISSN 1299-5495

    Article disponible en ligne l'adresse:--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    http://www.cairn.info/revue-cites-2003-3-page-171.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Pour citer cet article :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Engel Pascal et Mulligan Kevin , Normes thiques et normes cognitives , Cits, 2003/3 n 15, p. 171-186. DOI : 10.3917/cite.015.0171--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

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  • Normes thiques et normes cognitivesPASCAL ENGEL ET KEVIN MULLIGAN

    Il arrive souvent, quand on discute de questions portant sur la thorie dela connaissance, que lon utilise des concepts qui ont une consonancethique. On se demande ce qui distingue une bonne hypothse dunemauvaise, ou si nous devrions croire ceci ou cela sur la base des donnesdisponibles. Il semble quil y ait en ce sens des valeurs cognitives, et desdevoirs ou obligations cognitives, tout comme il y a des valeurs et desnormes thiques. Le vocabulaire valuatif, cognitif et thique, est trsriche et pais (stupide, prcis, incrdule, scrupuleux, gnreux, intol-rant, discret). Le vocabulaire dontique, par contre, est partout trs mince . On pourrait qualifier les valeurs et les devoirs comme desnormes. De faon analogue, on parle de propositions normatives, don-tiques, axiologiques ou valuatives. Frege disait que le mot vrai joue enlogique un rle comparable celui que joue le mot bon en thique, etle mot beau en esthtique et on dit souvent que la logique est norma-tive. Mais lusage du vocabulaire dontique ou valuatif en pistmologieimplique-t-il quil y ait plus quune analogie entre les deux types devaleurs ou de normes ? Peut-on dire que la logique est une thique de lapense et que lpistmologie est une thique de la croyance ? Et faut-ilaller jusqu assimiler les deux types de normes, comme semble le faire uncertain pragmatisme, entendu comme la thse selon laquelle les normesthoriques se rduisent aux normes pratiques ?

    En apparence de telles questions, dans la mesure o les notions dedevoir et de valeur sont principalement des notions thiques, relvent de

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    Normes thiqueset normes cognitives

    P. Engelet K. Mulligan

    Cits 15, Paris, PUF, 2003

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  • ce que lon appelle la mta-thique, et de la logique des noncs et desdistinctions morales (les propositions normatives ont-elles une valeur devrit ? Y a-t-il des actes qui ont la proprit intrinsque dtre obliga-toires ?), par opposition lthique substantielle qui vise promouvoir telou tel type de normes ou de valeurs (utilitaristes, dontologiques, etc.).Notre question relve de la logique des valeurs et des normes au senslarge1. Concernant la relation entre normes thiques et normes cognitives,il semble y avoir trois positions possibles2 :

    1 / une position disjonctive exclusive : les normes thiques et les normescognitives nont aucun rapport entre elles ;

    2 / une position rductionniste : les normes cognitives sont des normesthiques ;

    3 / une position conjonctive : il y a des normes thiques et des normescognitives, et elles se recoupent partiellement ou il y a une analogieentre elles.

    Nous dfendrons ici une version de la position conjonctive.Admettons que nous prenions pour argent comptant le vocabulaire

    valuatif et normatif que nous utilisons dans le domaine pistmique etquil y ait des valeurs et des normes cognitives : le vrai, la justification denos croyances, leur caractre rationnel ou cohrent sont des candidatsplausibles. On dira alors que de mme que nous dsirons le bien commefin de nos actions ou que celles-ci soient conformes ce que nous tenonscomme nos devoirs, nous dsirons le vrai ou la justification dans ledomaine de la connaissance ou que nos croyances doivent se conformer certains critres de rationalit et de cohrence. On dit souvent en effet queles croyances visent la vrit, au sens o il semble impossible de croireune proposition sans croire quelle est vraie, et, quand on saperoitquune de nos croyances est fausse, de ne pas chercher la rviser. Demme, il semble difficile de ne pas croire ce qui suit logiquement de noscroyances. La vrit et la cohrence sont en ce sens constitutives de lanotion mme de croyance, et des normes de la croyance. Appelons ce

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    1. Il faut se garder de supposer quil ny a que deux espces de normes, thiques et cognitives. Ily a des valeurs esthtiques (le sublime) et politiques (la lgitimit, la justice) et des obligationslgales et juridiques.

    2. Cette classification pourrait tre plus complexe. Il faudrait en particulier envisager la posi-tion selon laquelle les normes dune espce prsupposent des normes dune autre espce, et la ques-tion de savoir si les devoirs prsupposent des valeurs. Mais nous devons ici laisser ces points dect.

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  • sens du mot norme le sens constitutif ou conceptuel. Cela fait partieintrinsquement du concept de croyance que les croyances sont des tatsqui sont des candidats la vrit, mme si elles peuvent ne pas remplircette condition. De mme cela fait partie du concept de connaissancedimpliquer la vrit de ce qui est connu. Mais ces liens constitutifs nosprincipaux concepts pistmiques sont-ils des normes ou des valeurs ausens o lon emploie ces termes dans le domaine de laction et de la pratique ?Trois sortes de considrations sopposent cette ide.

    On peut dire dabord que de mme que les croyances visent lavrit, les dsirs visent la satisfaction. Croyances et dsirs ont des direc-tions dajustement 1 constitutives, mais inverses : alors que lajustementdes croyances va de lesprit au monde (elles doivent sadapter aumonde pour tre vraies), lajustement des dsirs va du monde lesprit (onattend du monde quil satisfasse nos dsirs). Et si la vrit est bien lacroyance ce que la satisfaction est au dsir, la vrit nest pas la satisfac-tion. Croyances et dsirs nont pas non plus le mme rle : les premiresvhiculent de linformation, alors que les seconds nous motivent fairecertaines actions. Si lon veut appeler normes ces rles constitutifs descroyances et des dsirs, il faut convenir que ce ne sont pas les mmesnormes qui sont en cause dans chaque cas. Cela milite donc plutt enfaveur dune distinction tranche entre les normes constitutives de lacroyance et de celles de laction.

    Ensuite si lon considre les normes et les valeurs cognitives, comme lavrit et la justification, comme des normes au sens pratique de ce terme,cest--dire au sens o une norme morale ou sociale est suppose rglernotre conduite et nous exposer des sanctions si nous ne la suivons pas, ilest trs douteux que la vrit ou la justification soient des normes ou desvaleurs en ce sens. Car le simple fait quune proposition est vraienimplique pas que je doive la croire, ou quil soit bon pour moi de lacroire. Car autrement il nous faudrait croire toutes les vrits triviales ouinutiles, comme la proposition quil y a en ce moment 432 128 brinsdherbe sur la pelouse2. En ce sens le fait que le vrai soit ce que visent mescroyances nimplique en rien que je doive croire toutes les vrits ou quele fait de croire des choses fausses (ce qui arrive souvent) nous expose dessanctions. Il ny a pas de norme du vrai au sens o cela impliquerait que

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    Normes thiqueset normes cognitives

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    1. Anscombe, Intention, Oxford, Blackwell, 1958, tr. fr., Lintention, Paris, Gallimard, 2002.2. Il va de soi que si mon but est de compter les brins dherbe, cette proposition devient perti-

    nente. Mais le point est ici justement quelle ne lest pas hors contexte.

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  • nous devons toujours croire ce qui est vrai, ou quil est toujours bon de lecroire (lpouse qui dcouvre du rouge lvres sur le col de chemise deson mari a peut-tre raison de fermer les yeux). Il y a en ce sens une diff-rence essentielle entre les normes conceptuelles ou constitutives et lesnormes pratiques.

    Enfin, quelque chose nest une norme, au sens dontique de ce quondoit ou de ce quil est permis de faire, que si lagent qui sy conforme estlibre de le faire, et sil est possible de le blmer ou de le tenir commeresponsable de ne pas lavoir suivie. Les normes pratiques et les normesthiques satisfont cette condition. Le critre ordinaire dune action libreest que lagent la voulue, et quil aurait pu faire autrement, sil lavaitvoulu. Mais sil y a des normes cognitives, auxquelles nos croyancesdoivent se conformer, peut-on dire que nous pouvons vouloir librementcroire telle ou telle chose ? Ordinairement non. Au sens o croireimplique (au moins) enregistrer la vrit dune proposition, cette vritnest pas en notre pouvoir, et il ne semble pas possible de croire volont.En ce sens nous ne sommes pas libres davoir telle ou telle croyance.Certes, il est possible davoir une influence indirecte sur ses croyances partoutes sortes de stratagmes, mais dcider de croire que p directementsemble tre une impossibilit constitutive. Toute norme implique undevoir, mais doit implique peut, et on ne peut pas croire volont : limpossible nul nest tenu1. Par consquent, croire ne semble pas tresujet un devoir ou une obligation.

    Cela permet non seulement de voir en quoi on ne peut pas parler denormes et de valeurs cognitives au mme sens que celui o on parle denormes thiques et par consquent en quoi on ne peut pas rduire lesunes aux autres , mais aussi de voir ce quil y a de confus dans le fameuxdbat sur l thique de la croyance qui oppose James Clifford2. Clif-ford soutient qu on a tort, toujours et partout, de croire quelque chosesur la base de donnes insuffisantes et que cest un pch que devioler cette maxime fondamentale. James lui rpond quil est au contrairesouvent bnfique de tenir pour vraies des propositions quon sait ne pastre suffisamment confirmes et ne pas cder un intellectualisme selon

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    1. Nous nentrerons pas ici dans les discussions complexes sur la volont de croire,cf. B. Williams, Deciding to believe , in Problems of the Self, Cambridge University Press, 1973.

    2. W. K. Clifford, The ethics of belief , in Lectures and Essays, Londres, 1878 ; W. James, The will to believe (1906, in The Will to believe and other Essays, New York, Dover, tr. fr., Paris,Flammarion).

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  • lequel la raison et la logique doivent tre les seules sources de noscroyances. Clifford a tort de soutenir que nous devons toujours croire ceque nous estimons vrai et justifi, et il commet lerreur dlever ce qui estune norme conceptuelle de la croyance au statut dune norme thique. Ilmoralise cette norme cognitive, sur un ton de prcheur victorien. James araison de le critiquer sur ce point, mais il a tort de supposer quil peut yavoir une volont de croire par leffet direct dune dcision et que larecherche de la vrit peut et mme doit cder le pas la recherche delutilit. Il confond la question de savoir si croire sur la base de donnesinsuffisantes est toujours une croyance non justifie et la question desavoir si une croyance fonde sur des donnes insuffisantes est toujoursnuisible la conduite de lenqute. Le pragmatisme est faux sil soutientque les normes de justification de la croyance doivent se rduire auxnormes pratiques de la justification des actions1. Clifford et James confon-dent tous deux justification thique et justification pistmique. De cepoint de vue, la thse videntialiste (au sens de langlais evidence) leseul critre de la justification de nos croyances est le critre pistmique deleur adquation aux donnes est non ngociable.

    Il ne sensuit pas que certains thmes pragmatistes dans ce dbat nesoient pas corrects. Car si nous avons renvoy dos dos videntialisme(on croit et on ne doit croire que sur la base des donnes disponibles) etvolontarisme (on peut croire par leffet de la volont), il reste vrai que,bien que nos croyances soient essentiellement involontaires, nous avonsbien un contrle indirect sur la formation de nos croyances, et les atti-tudes que nous adoptons vis--vis delles peuvent tre volontaires. Nousacceptons certaines propositions, nous en rejetons dautres, nous tenonspour acquises certaines choses, nous faisons des hypothses, etc.2. Et noussommes, comme Descartes et Locke y insistaient, libres de suspendre notrejugement quand nous jugeons que les donnes ne les autorisent pas. Lalimite que rencontre lvidentialisme est la suivante : Quest-ce qui, dansune circonstance donne, est susceptible de compter comme une donne adquate ? Dans certains cas nous jugeons nos donnes suffisantes,dans dautres non. Cela implique une dcision et un choix. Et ce choixtrahit bien une activit. Le domaine pistmique est celui de lenqute, etla conduite de lenqute est une forme daction, mme si cest une forme

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    1. Cf. Susan Haack, The ethics of belief reconsidered , in L. Hahn (ed.), The Philosophy ofRoderick Chisholm, La Salle, Ill., Library of Living Philosophers, Open Court, 1995.

    2. Sur ces thmes, cf. P. Engel (ed.), Believing and Accepting, Dordrecht, Kluwer, 2000.

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